Sous les pavés, l’émancipation : les femmes égyptiennes et le Printemps Arabe

Publié le 8 juin 2020 Mis à jour le 8 juin 2020
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le 8 juin 2020

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Sous les pavés, l’émancipation : les femmes égyptiennes et le Printemps Arabe


En Egypte, le Printemps Arabe fut celui d’une révolution populaire, imprévisible, caractérisée par une participation active des femmes. Cette révolution s’est poursuivie jusque dans les ménages, où les femmes exposées aux évènements révolutionnaires ont accru leur pouvoir de décision.


Dès le départ de la contestation, les femmes se sont soulevées, marchant dans la rue avec les hommes et  se mobilisant sur Internet contre le régime de Moubarak (Shalaby, 2016). En 2013, elles firent partie intégrante de la seconde vague massive de mobilisation contre le régime porté par les Frères Musulmans. Pour une société fondée sur une assise patriarcale, compter des femmes parmi les révolutionnaires devint le point de départ d’une remise en cause des stéréotypes traditionnels de genre.

En exploitant l’hétérogénéité géographique dans l’intensité des manifestations et soulèvements, nous montrons que l’exposition et la participation des femmes aux évènements révolutionnaires entre 2011 et 2013 a redéfini leur statut dans le ménage. Dans les régions fortement touchées par les évènements, nous trouvons une augmentation de 12 à 19% dans la prise de décision directe des femmes. Nous notons aussi une diminution notable de l’acceptation des violences domestiques et une réduction de l’intention d’exciser leurs filles, marqueurs de leur intégrité et de leur émancipation.

Toutes les régions d’Egypte ne se sont pas soulevées avec la même force. Utilisant l’Egyptian Revolution Database, nous mesurons une proxy de l’intensité des manifestations par gouvernorat sur la période de 2011 à 2013, en compilant le nombre total de personnes arrêtées, blessées ou tuées lors d’évènements révolutionnaires par rapport à la démographie (illustration 1).

Image 1 Champeaux


Nous lions cette information sur la géographie des manifestations avec l’évolution de l’émancipation des femmes égyptiennes au cours de la période. En utilisant les données des Egyptian Demographic and Health Surveys (EDHS), nous établissons cette mesure d’émancipation intra-ménage en combinant les variables relatives à la prise de décision sur leur santé, leur droit à rendre visite à des proches, et sur leur choix concernant les principaux achats du ménage.

Le graphique 1 de l’illustration 2 montre les niveaux d’émancipation moyen par gouvernorat en 2008. En comparant avec l’intensité des évènements révolutionnaires, nous pouvons voir que les deux éléments ne sont assurément pas corrélés. Le graphique 2 met en évidence les niveaux d’émancipation après les évènements en 2014. Le graphique 3 reporte l’évolution de cet indicateur entre 2008 et 2014, pour laquelle nous retrouvons une forte corrélation avec la distribution géographique de l’intensité des manifestations. Étant donné l’absence de corrélation pré-révolution, nous pouvons affirmer que l’augmentation de l’émancipation en 2014 n’est pas liée aux différences intrinsèques entre les régions d’Egypte mais pourrait en revanche résulter d’une relation causale avec l’intensité révolutionnaire.
figure 2 Champeaux

En utilisant une méthode de différence en différence, nous définissons deux groupes de femmes, considérées comme traitées ou non selon leur localisation. Le traitement s’applique pour les femmes situées dans les gouvernorats hautement exposés, définis comme étant au-dessus de l’intensité médiane de la révolution. En comparant deux groupes de femmes en 2008 et en 2014, nous trouvons que l’émancipation intra-ménage dans les gouvernorats hautement exposés s’est accrue de 12 à 19%, relativement aux gouvernorats les moins exposés.

En utilisant le jeu de données de l’EDHS disponible pour 2000, nous nous assurons que les dynamiques pré-révolution (entre 2000 et 2008 donc) sont similaires entre les deux groupes de traitement et de contrôle, validant l’hypothèse de tendances parallèles. Par ailleurs, nos résultats se maintiennent en changeant notre proxy d’intensité des manifestations, en utilisant le taux par gouvernorat des femmes qui participent aux soulèvements (issu du Survey of Young People in Egypt). Nos résultats sont aussi confirmés lorsqu’on utilise la variation d’intensité des évènements à une échelle désagrégée (niveau municipal).

Nos résultats portent l’idée que la visibilité accrue des femmes auprès des hommes dans les manifestations et évènements politiques peut avoir modifié la représentation de leurs rôles et droits au sein des ménages. Ils s’inscrivent dans la lignée des travaux récents sur les effets des normes importées sur les décisions intra-ménages (Jensen et Oster, 2009 ; La Ferrara et al., 2012). En outre, ils vont de conserve avec la littérature sur la représentation politique des femmes, qui montre qu’une participation politique accrue de celles-ci affaiblit les stéréotypes de genre (Beaman et al., 2009). Toutefois, nous ne pouvons conclure sur la persistance de cet effet, les développements récents de la représentation politique des femmes en Egypte étant plus que fragiles. Nos résultats – bien qu’incertains à moyen et long terme - portent le message enthousiaste et positif que la situation des femmes, leur propre perception de leur rôle et de leur statut dans le ménage ou la société, ne sont pas immuables, en aucun contexte.

Références :

Beaman, Lori, et al. (2009). "Powerful women: Does exposure reduce bias?", The Quarterly Journal of Economics, 124(4), 1497-1540.

Jensen, Robert, and Emily Oster (2009). "The power of TV: Cable television and women's status in India", The Quarterly Journal of Economics, 124(3), 1057-1094.

La Ferrara, Eliana, Alberto Chong, and Suzanne Duryea (2012). "Soap operas and fertility: Evidence from Brazil", American Economic Journal: Applied Economics, 4(4), 1-31.

Shalaby, Marwa (2016). "Challenges facing women’s political participation post Arab Spring: The cases of Egypt and Tunisia", in Shalaby, Marwa, Moghadam, Valentine M. (Eds.), Empowering Women after the Arab Spring, Palgrave Macmillan, New York, 171-191.