Publié le 6 février 2026 Mis à jour le 6 février 2026

Zoom sur la recherche


Isaac Amedanou
Enseignant, Université Clermont Auvergne – CNRS – IRD – CERDI ; 
Economiste, Commission Economique pour l’Afrique (Nations Unies)


Kwamivi Mawuli Gomado
Chercheur Associé, LERN-Université de Rouen Normandie & EDEN-Université Le Havre Normandie 
 

Le chômage constitue l’un des principaux défis économiques auxquels sont confrontés les pays africains, en particulier pour les jeunes et les travailleurs peu qualifiés. Pour y faire face, de nombreux gouvernements ont engagé des réformes structurelles ambitieuses, visant notamment la libéralisation de certains secteurs économiques. Parmi ces réformes figurent celles des secteurs de réseau — tels que l’électricité et les télécommunications — ainsi que l’assouplissement de la législation de protection de l’emploi. Ces réformes sont généralement présentées comme des leviers essentiels pour stimuler l’investissement, améliorer la productivité et favoriser la création d’emplois. Toutefois, leurs effets effectifs sur le chômage demeurent débattus, en particulier dans des contextes caractérisés par une forte informalité et des institutions parfois fragiles.

Cette recherche s’inscrit dans ce débat en analysant l’impact des réformes des secteurs de réseau et de la législation de protection de l’emploi sur le chômage en Afrique. Elle pose la question suivante : dans quelle mesure ces réformes permettent-elles effectivement de réduire le chômage, et selon quels mécanismes économiques ?

Pourquoi les secteurs de réseau et le marché du travail sont-ils centraux ?

Les secteurs de l’électricité et des télécommunications jouent un rôle fondamental dans le fonctionnement des économies modernes. Des infrastructures inefficaces, des coûts élevés ou un accès limité aux services de réseau constituent autant de freins à l’activité productive et à la création d’emplois. Les réformes de ces secteurs visent généralement à accroître la concurrence, attirer l’investissement privé et améliorer la qualité des services, avec des effets potentiels sur l’ensemble de l’économie.
 

Parallèlement, la législation de protection de l’emploi structure profondément le fonctionnement du marché du travail. Si une protection excessive peut décourager les embauches formelles, un cadre plus flexible peut favoriser la création d’emplois, au prix parfois d’une plus grande précarité. Dans les économies africaines, où le travail est souvent effectué de manière informelle, sans contrat ou cadre officiel, l’impact de ces réformes reste encore mal connu. 

Comparer les pays pour mesurer l’impact des réformes

L’évaluation des réformes structurelles pose un défi méthodologique important : les réformes ne sont pas adoptées de manière aléatoire. Elles interviennent souvent en période de crise économique ou sous contrainte politique, ce qui complique l’identification de leurs effets causaux.
 

Pour surmonter cette difficulté, l’article identifie des épisodes de réformes et mobilise une approche quasi-expérimentale combinant la méthode des projections locales¹ avec un estimateur doubly robust AIPW² (Augmented Inverse Probability Weighting) afin d’estimer des réponses impulsionnelles.
 

Cette stratégie permet de comparer l’évolution du chômage dans les pays et périodes ayant mis en œuvre des réformes majeures à celle de pays et périodes comparables ne les ayant pas adoptées au même moment, tout en corrigeant les biais de sélection. L’analyse s’appuie sur un panel de 18 pays africains pour lesquels des données sur les réformes des secteurs de réseau et de la législation du travail sont disponibles, couvrant la période 1990–2014.

Des résultats concrets sur l’emploi…

Les résultats montrent que les réformes structurelles ont des effets significatifs et durables sur le chômage en Afrique, mais selon des dynamiques temporelles distinctes.
 

Les réformes de la législation de protection de l’emploi entraînent une baisse du chômage dès la première année suivant leur adoption. Cet effet rapide suggère que l’assouplissement des règles du marché du travail peut favoriser les embauches formelles, même dans des contextes marqués par une forte informalité.
 

Les réformes des secteurs de réseau, quant à elles, produisent des effets plus progressifs. La baisse du chômage devient significative à partir de la deuxième année, reflétant le temps nécessaire pour que l’amélioration des infrastructures, l’entrée de nouveaux acteurs et l’augmentation de l’investissement se traduisent en créations d’emplois.

 …grâce à plusieurs mécanismes économiques

L’étude met en évidence plusieurs canaux de transmission expliquant ces effets. 

Les réformes favorisent d’abord l’investissement, notamment étranger, en réduisant les coûts de production et l’incertitude. Elles contribuent ensuite à améliorer la productivité globale des facteurs, en particulier grâce à un meilleur accès à l’électricité et aux services de télécommunication. Enfin, elles encouragent une réduction progressive de l’informalité en rendant l’activité formelle plus attractive et plus rentable.

Quels enseignements pour les politiques publiques ?

Les résultats suggèrent que les réformes des secteurs de réseau et du marché du travail peuvent constituer des leviers efficaces pour réduire le chômage en Afrique. Toutefois, leur efficacité dépend de leur cohérence et de leur articulation avec d’autres dimensions institutionnelles. Une approche fragmentée ou non ciblée des réformes risque de limiter leurs bénéfices, en particulier pour certaines populations comme les femmes et les jeunes travailleurs.
 

Pour maximiser l’impact sur l’emploi, les décideurs publics gagneraient à concevoir des stratégies de réforme intégrées, combinant une amélioration des infrastructures, un cadre réglementaire du marché du travail et des politiques favorisant l’investissement et la formalisation des activités économiques.

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¹ Les projections locales permettent d’examiner comment une variable évolue dans le temps après un événement ou une réforme, en estimant séparément l’effet à court, moyen et long terme. Cette méthode offre une grande souplesse, car elle ne repose pas sur des hypothèses rigides concernant la manière dont les effets se propagent dans le temps. Elle est donc bien adaptée à l’analyse de phénomènes économiques complexes, où les réactions peuvent varier selon les contextes et les pays.

² L'estimateur AIPW est dit
doubly robust dans la mesure où elle améliore la fiabilité des résultats. Il combine deux sources d’information — la probabilité d’adopter une réforme et son effet observé — de sorte que les estimations restent valides même si l’une des deux est imparfaitement mesurée. Cette caractéristique accroît la crédibilité des conclusions tirées à partir de données observationnelles, lorsque les expériences contrôlées ne sont pas possibles.

Référence de l’article publié

Gomado, K. M., & Amedanou, I. (2026). Unemployment impact of network sectors and employment protection legislation reforms: Evidence from selected African countries. World Development, 200, 107304.


Photo © IRD