Publié le 25 août 2026 Mis à jour le 25 août 2026


Julien Ah-Pine

Maître de conférences HDR en data science,
Université Clermont Auvergne (UCA), Institut national polytechnique Clermont-Auvergne (INP), SIGMA Clermont
Chercheur associé,
CERDI-UCA-CNRS-IRD,
Laboratoire d'Informatique, de Modélisation et d'Optimisation des Systèmes (LIMOS)


Elda Nasho Ah-Pine
Docteure en science politique, Université Grenoble-Alpes
Enseignante-chercheure en géopolitique et responsabilité sociale des entreprises, Clermont School of Business, CleRMa Clermont Recherche Management

Les Objectifs de développement durable (ODD) ne forment pas une liste d'objectifs indépendants. Une avancée dans un domaine peut soutenir d'autres progrès, mais elle peut aussi créer des tensions avec d'autres priorités. L'article propose une méthode pour rendre visibles ces liens à l'échelle mondiale, afin d'aider les décideurs à mieux anticiper les dilemmes de développement. Appliquée aux données du Sustainable Development Report 2024, l'analyse fait ressortir deux grands blocs d'indicateurs et un ensemble réduit de priorités. Le message central est simple : les politiques de développement durable sont plus efficaces lorsqu'elles sont conçues de manière multisectorielle, plutôt qu'en traitant chaque ODD séparément.

Pourquoi les interdépendances entre ODD sont un enjeu pratique

L'Agenda 2030 vise des transformations économiques, sociales et environnementales qui se produisent en même temps. Dans la pratique, une politique de santé, d'urbanisation, d'énergie, d'innovation ou de gouvernance ne touche jamais un seul objectif. Elle peut améliorer plusieurs dimensions à la fois, mais aussi déplacer des pressions vers d'autres secteurs. C'est précisément ce qui crée des dilemmes de développement : comment accélérer le progrès social sans accroître les pressions environnementales ? Comment soutenir l'innovation et l'industrialisation tout en limitant la pollution ? Comment étendre les services essentiels sans augmenter les déchets ?
 

Ces questions sont d'autant plus importantes que le Sustainable Development Report 2024 rappelle que les progrès vers 2030 restent insuffisants. L'enjeu n'est donc pas seulement de suivre des indicateurs, mais de comprendre comment ils se renforcent ou se contrarient. Le papier ne propose pas un nouvel indice global des ODD. Il propose plutôt une carte de lecture des relations entre indicateurs, conçue comme un outil d'aide à la décision.

Objectif : penser les ODD comme un jeu d’équilibres plutôt qu’une liste à cocher

La méthode suit quatre idées simples. Premièrement, elle compare les pays en tenant compte de leur population et de leur contexte régional, afin d'éviter qu'un diagnostic mondial masque des situations régionales très différentes. Deuxièmement, elle traduit les relations entre indicateurs en liens positifs ou négatifs : les liens positifs signalent des synergies, c'est-à-dire des effets de renforcement possibles ; les liens négatifs signalent des tensions, c'est-à-dire des arbitrages à anticiper. Troisièmement, elle organise les indicateurs en deux grands blocs, ce qui rend lisible une information trop dense pour être interprétée directement. Enfin, elle réduit la liste à un petit ensemble d'indicateurs prioritaires, en retenant ceux qui sont à la fois structurants dans l'ensemble des relations et encore insuffisamment avancés.
 

Cette démarche ne prétend pas prouver des relations de cause à effet. Elle sert de pré-diagnostic : elle attire l'attention sur les domaines qui devraient être pensés ensemble avant de concevoir des politiques publiques, des investissements ou des programmes de coopération.

Rendre compatibles le progrès social et la durabilité environnementale

L'application empirique s'appuie sur 96 indicateurs d'ODD observés pour 165 pays et regroupés en 6 grandes régions. Les schémas 1 et 2 sont des diagrammes chordaux : des graphiques circulaires où chaque corde relie deux indicateurs. Les codes inscrits autour du cercle correspondent aux indicateurs de la base SDR. Dans ces schémas, le graphique de gauche montre les synergies en rouge, tandis que le graphique de droite montre les tensions en gris.
 

Le schéma 1 présente la cartographie complète des 96 indicateurs. Elle met en évidence un découpage en deux grands blocs. Un premier bloc rassemble surtout des indicateurs liés à la qualité des institutions, à l'innovation, à la santé, à la nutrition, aux conditions urbaines et aux infrastructures sociales. Un second bloc regroupe davantage des dimensions environnementales et institutionnelles, notamment les déchets électroniques, la pollution liée à la production, les énergies renouvelables et la sécurité juridique des droits.

 


Schéma 1 : Diagrammes chordaux des 96 indicateurs. À gauche, les liens rouges représentent les synergies ;
à droite, les liens gris représentent les tensions. Le découpage visuel fait apparaître deux grands blocs d'indicateurs.



Le premier enseignement est que les synergies positives se concentrent fortement à l'intérieur de chacun des deux blocs. Dans le premier, la qualité de la gouvernance, l'efficacité administrative, la recherche, la production scientifique et la couverture santé universelle progressent souvent ensemble. Les résultats rappellent aussi le rôle transversal des infrastructures urbaines, de l'eau et de l'assainissement : les conditions de logement, la santé des enfants et le traitement des eaux usées sont étroitement liés.
 

Le second enseignement concerne les tensions entre blocs. Les liens gris du schéma 1 montrent que certaines avancées sociales ou économiques peuvent s'accompagner de pressions environnementales si elles ne sont pas anticipées. C'est ici que la notion de dilemme de développement devient centrale : il ne s'agit pas d'opposer progrès social et durabilité environnementale, mais d'identifier les conditions qui permettent de les rendre compatibles.

Réduire la complexité pour éclairer la décision publique

Avec 96 indicateurs, la cartographie complète reste riche mais difficile à utiliser directement par les pouvoirs publics. Le schéma 2 conserve seulement 13 indicateurs prioritaires. Cette réduction rend les résultats plus opérationnels : elle permet de repérer les domaines qui méritent une attention conjointe dans la définition de politiques multisectorielles.

 


Schéma 2 : Diagrammes chordaux des 13 indicateurs prioritaires.
À gauche, les synergies en rouge ; à droite, les tensions en gris.
La réduction du nombre d'indicateurs permet de rendre lisibles les principaux dilemmes de développement.


 

Dans ce sous-ensemble, plusieurs résultats sont particulièrement utiles pour l'action publique. Le traitement des eaux usées anthropiques apparaît comme une priorité majeure, avec un niveau moyen de performance très faible. La part des énergies renouvelables et la sécurité juridiqueliée aux expropriations ressortent également comme des dimensions encore insuffisamment avancées. Ces résultats indiquent que la transition écologique ne dépend pas seulement de technologies ou d'investissements : elle suppose aussi des règles, des institutions et des capacités administratives fiables.
 

La tension la plus marquée concerne les conditions de vie urbaines et les déchets électroniques. L'amélioration de l'habitat, l'accès aux équipements et la montée en niveau de vie peuvent réduire la pauvreté urbaine, mais aussi accroître les flux de déchets si les politiques de réparation, de recyclage et d'économie circulaire ne sont pas intégrées dès le départ. Ce dilemme de développement est emblématique : une politique urbaine efficace doit être pensée avec une politique de gestion des déchets et de circularité.
 

D'autres tensions apparaissent entre innovation, production scientifique et pollution liée à la production. Les investissements dans la recherche et l'industrie peuvent accélérer le développement, mais ils doivent être articulés à des normes environnementales et à des politiques industrielles vertes. De même, l'extension de la couverture santé universelle doit tenir compte des achats, équipements, déchets médicaux et déchets numériques qu'elle peut générer. Là encore, le résultat n'appelle pas à freiner les progrès, mais à mieux les organiser.

Un outil pour sortir des politiques en silos

L'impact principal de cette recherche est d'offrir aux décideurs une manière structurée de repérer les politiques qui devraient être conçues ensemble. À l'échelle mondiale, les ODD sont souvent suivis objectif par objectif, ministère par ministère, secteur par secteur. Or les diagrammes montrent que cette approche en silos peut manquer les effets de renforcement et, surtout, les tensions qui créent des dilemmes de développement.
 

La méthode aide ainsi à construire des portefeuilles de politiques publiques plus cohérents : urbanisation et économie circulaire ; santé et gestion des déchets ; innovation et dépollution ; institutions et transition énergétique ; eau, assainissement et nutrition. Ces couples d'intervention ne remplacent pas les analyses de causalité, les études budgétaires ou les choix politiques. Ils fournissent un premier cadrage pour orienter l'expertise, coordonner les acteurs et limiter les effets non intentionnels.
 

Le message opérationnel est donc clair : pour accélérer le développement durable, il ne suffit pas d'améliorer chaque ODD séparément. Il faut exploiter les synergies positives tout en traitant explicitement les tensions. C'est à cette condition que les politiques multisectorielles peuvent devenir plus efficaces que les politiques menées en silos.

 

Pour les spécialistes : quelques éléments méthodologiques


L'article EJOR associé combine plusieurs innovations méthodologiques. Il mesure d'abord les liens entre indicateurs avec une mesure fondée sur les classements des pays (corrélation de Kendall), étendue pour tenir compte de la taille des populations et des comparaisons à l'intérieur de grandes régions. Cette étape rend le diagnostic mondial plus robuste lorsque les tendances régionales divergent.
 

Il organise ensuite les indicateurs grâce à l'Analyse Relationnelle Mathématique, une méthode de paritionnement de graphe qui regroupe les indicateurs qui évoluent plutôt ensemble et sépare ceux qui sont plutôt en tension. Le nombre de groupes n'est pas fixé à l'avance : il résulte des données.
 

La méthode utilise aussi le vecteur propre principal, c'est-à-dire un outil d'algèbre linéaire permettant de classer les indicateurs selon leur rôle structurant dans l'ensemble des relations (mesure de centralité). Dans ce cadre, le signe distingue les deux grands pôles, tandis que l'intensité indique le poids relatif de l'indicateur.
 

Enfin, la sélection des 13 indicateurs repose sur des fronts de Pareto : un indicateur est retenu lorsqu'aucun autre indicateur ne le surpasse simultanément sur les deux critères considérés, à savoir son influence dans la cartographie et son retard moyen de performance. Cette étape transforme un réseau très dense en un outil plus lisible pour l'aide à la décision.

 

Référence de l’article publié

J. Ah-Pine, E. Nasho. Ah-Pine (2026) A consistent and integrated network analysis framework for decoding interlinkages between sustainable development indicators at the global scale. European Journal of Operational Research. Publié en ligne le 16 juin 2026. 

Références bibliographiques

  • Ah-Pine, J., Nasho Ah-Pine, E. (2026). A consistent and integrated network analysis framework for decoding interlinkages between sustainable development indicators at the global scale. European Journal of Operational Research, à paraître.
  • Sachs, J. D., Lafortune, G., Fuller, G. (2024). The SDGs and the UN Summit of the Future. Sustainable Development Report 2024. Dublin: Dublin University Press