Publié le 15 juillet 2026 Mis à jour le 15 juillet 2026

Zoom sur la recherche


Sinara Gharibyan
Chercheuse post-doctorante, Leibniz Institute for East and Southeast European Studies (IOS), Regensburg
Chercheuse junior, Center for Economic Research and Graduate Education – Economics Institute (CERGE-EI), Prague


David Gomtsyan
Chercheur post-doctorant,
Centre de Recerca en Economia Internacional (CREI), University of Turin


Èric Roca Fernández
Maître de conférences HDR,
CERDI-UCA-CNRS-IRD

Comment faire en sorte que le développement économique d’un pays dure dans le temps ? Un des meilleurs moyens d’assurer une croissance durable réside dans l’éducation de la population. Lorsque les familles investissent davantage dans l’instruction de leurs enfants, ceux-ci disposent ensuite de meilleures chances de travailler, de produire, d’innover et de transmettre à leur tour ces compétences.

Or, dans les sociétés anciennes, les familles disposaient de moyens limités et ne pouvaient pas toujours investir autant qu’elles l’auraient souhaité dans chaque enfant. Elles faisaient donc face à un arbitrage simple : avoir davantage d’enfants, ou en avoir moins afin de consacrer plus de ressources à chacun. Pendant longtemps, la quantité l’emportait. Cependant au cours du développement économique, dans de nombreuses sociétés les couples ont commencé à avoir moins d’enfants et à consacrer davantage de ressources à chacun d’eux. La question est donc simple : qu’est-ce qui pousse une famille à choisir moins d’enfants, mais mieux éduqués ?

Dans un article consacré à l’Arménie du XIXe siècle, Sinara Gharibyan, David Gomtsyan et Èric Roca Fernández étudient une piste précise : le rôle de la mortalité. Leur idée est intuitive. Quand les enfants ont plus de chances de survivre, et quand les adultes peuvent espérer vivre plus longtemps, l’éducation devient un investissement plus intéressant car les efforts consentis aujourd’hui ont davantage de chances de porter leurs fruits demain et pendant plus longtemps.

Pourquoi regarder l’Arménie du XIXe siècle 

L’Arménie de cette période offre un terrain d’observation particulièrement utile. La société est encore largement préindustrielle : il n’y a ni médecine moderne, ni système de santé comparable à ceux d’aujourd’hui, ni changement technologique massif susceptible d’expliquer à lui seul une transformation rapide des comportements familiaux.

Les auteurs mobilisent deux types de sources : le recensement de l’Empire russe de 1897 et des registres paroissiaux numérisés. Ces données permettent d’observer, localement, la mortalité, la fécondité et le niveau d’éducation.

Leur point de départ est géographique. En Arménie, les conditions de vie varient fortement selon l’altitude. Dans les zones de montagne, la population est moins dense et le climat limite davantage la diffusion de certaines maladies infectieuses, en particulier les maladies respiratoires. Les populations qui y vivent sont donc exposées à une mortalité plus faible que celles des plaines.

Une vie plus longue = plus de temps pour une bonne éducation

L’idée testée est simple. Lorsque la mortalité est plus faible, les familles peuvent davantage compter sur le fait que leurs enfants atteindront l’âge adulte et vivront plus longtemps. Dans ce contexte, leur transmettre des compétences (savoir compter, lire ou mieux gérer une activité) devient plus utile, car ces savoirs pourront être employés pendant une plus longue période.

C’est ce que montrent les données. Dans les régions d’altitude, où la mortalité est plus faible, les habitants présentent un niveau d’éducation plus élevé. Comme il n’existe pas toujours de données scolaires détaillées pour cette période, les auteurs utilisent un indicateur courant en histoire économique : la capacité à déclarer son âge exact. Une personne qui donne un âge rond, par exemple 30 ou 40 ans, a souvent moins de familiarité avec les chiffres qu’une personne qui déclare un âge précis, comme 37 ou 42 ans. Cet indicateur permet donc d’approcher le niveau de maîtrise des nombres dans la population.

Les mêmes régions présentent aussi une fécondité plus faible. Ce double résultat est important : il ne s’agit pas seulement de constater que les habitants des montagnes sont plus instruits. On observe également qu’ils ont moins d’enfants. Cela correspond à l’idée selon laquelle, lorsque la survie est moins incertaine, les familles peuvent déplacer une partie de leurs efforts du nombre d’enfants vers l’éducation de chacun.

Comment écarter les autres hypothèses ?

Le principal défi est de savoir si la mortalité explique vraiment ces différences, ou si les régions de montagne se distinguent par autre chose. Les auteurs abordent donc la question comme une enquête par élimination.

Première possibilité : les habitants des montagnes seraient simplement plus riches. Si tel était le cas, ils pourraient à la fois avoir moins d’enfants et mieux les éduquer. Les données ne vont pas dans ce sens : les régions d’altitude ne semblent pas bénéficier d’un avantage économique général par rapport aux plaines.

Deuxième possibilité : l’organisation du travail en montagne donnerait davantage d’autonomie aux femmes. Dans les sociétés pastorales, fréquentes en altitude, les femmes peuvent parfois jouer un rôle économique plus important, ce qui peut influencer les décisions familiales et réduire la fécondité. Les auteurs examinent cette explication, mais elle ne suffit pas à rendre compte des résultats observés.

Quand la santé influence le développement économique

L’article éclaire un mécanisme fondamental du développement économique : l’amélioration des conditions de survie peut transformer les choix des familles. Lorsque la vie est moins courte et moins incertaine, l’éducation devient un investissement plus attractif. Les parents peuvent alors choisir d’avoir moins d’enfants, tout en consacrant davantage d’attention et de ressources à chacun.

Il faut toutefois rester prudent sur la portée de ces résultats. L'étude ne prétend pas que la mortalité est le seul facteur, ni même le principal, qui explique la baisse de la fécondité ou la progression de l'éducation. D'autres éléments comme l'organisation économique, les normes sociales, ou encore les transformations culturelles jouent également un rôle. Ce que les auteurs mettent en évidence, c'est qu'un facteur souvent négligé, l'exposition différenciée aux maladies selon l'environnement, pouvait déjà influencer les comportements familiaux, et ce bien avant l'arrivée de la médecine moderne et des États-providence.

Référence de l'article publié

Sinara Gharibyan, David Gomtsyan & Èric Roca Fernández (2026). Geographic Mortality Differentials and the Quality-Quantity Trade-Off. Journal of Population Economics, Vol.39 article 32. Publié le 29 mai 2026.