Publié le 15 septembre 2026 Mis à jour le 15 septembre 2026

Zoom sur la recherche


Mook Bangalore
School of Public Policy,
Pennsylvania State University


Thomas K.J. McDermott
Centre for Economic Research on Inclusivity and Sustainability and Discipline of Economics,
University of Galway


Pierre E. Biscaye
Chaire Professeur Junior
Université Clermont Auvergne, CERDI, CNRS, IRD


Combien de personnes ont été exposées à une inondation majeure ? Étonnamment, la réponse peut varier considérablement selon la manière dont l’inondation est mesurée. En prenant comme étude de cas les inondations dévastatrices de 2012 au Nigeria, nous comparons sept mesures fondées sur des enquêtes auprès des ménages et des communautés, des sources médiatiques et administratives et des images satellitaires. Si ces sources se recoupent en partie, elles identifient globalement des lieux et des populations exposés très différents. Elles conduisent également à des conclusions différentes sur les pertes agricoles des ménages liées aux inondations. Cette analyse montre que différentes façons d’observer une même catastrophe peuvent en donner des images empiriques très différentes, soulevant des questions importantes sur les conséquences des inondations comme sur leur mesure par les chercheurs.

Pourquoi est-il difficile de mesurer une inondation ?

Les inondations comptent parmi les risques naturels les plus dommageables au monde, et leurs conséquences sont particulièrement graves lorsque les ménages disposent de peu de ressources pour se protéger ou se relever. Pourtant, même après une catastrophe majeure, chercheurs et décideurs peuvent avoir du mal à répondre à une question élémentaire : où, exactement, des inondations ont-elles eu lieu ? C’est particulièrement vrai dans les pays à faible revenu, où les capacités de suivi et de signalement des inondations sur le terrain sont limitées.

L’exposition peut varier fortement sur de courtes distances. Un quartier peut être submergé tandis qu’un autre, tout proche, reste largement épargné. Même au sein d’une communauté touchée, les différences d’altitude, de drainage, de logement et de proximité des cours d’eau peuvent produire des expériences très différentes. Par ailleurs, une inondation à proximité peut aussi affecter des ménages et des entreprises qui ne sont pas directement submergés.

Il existe plusieurs façons d’observer où une inondation s’est produite. Les déclarations officielles et les médias s’appuient sur des informations provenant de représentants présents dans les zones touchées. Les enquêtes auprès des ménages et des communautés demandent aux personnes si elles ont subi une inondation ou des dommages. Les produits satellitaires cherchent à détecter depuis l’espace la présence d’eau au sol, puis des algorithmes déterminent si cette eau correspond probablement à une inondation. Enfin, les modèles d’inondation estiment les zones où l’eau est susceptible de s’écouler en fonction des précipitations, des cours d’eau et du relief.

Chaque approche présente des avantages, mais aucune n’est parfaite. Les sources médiatiques et administratives fournissent souvent peu de détails géographiques et risquent de sous-représenter les zones où les médias et les pouvoirs publics sont peu présents. Les enquêtes apportent des informations locales détaillées, mais peuvent être influencées par la mémoire des répondants, leur interprétation et la formulation des questions. Les satellites fournissent des informations spatiales cohérentes, mais les nuages, la végétation, les bâtiments, le moment du passage du satellite et les différences entre algorithmes peuvent tous influencer ce qui est détecté.

Ces sources peuvent également mesurer des dimensions différentes d’une inondation. Un satellite détecte une submersion physique. Un ménage déclarant qu’une inondation a entraîné une mauvaise récolte décrit une conséquence économique vécue. Un rapport médiatique ou administratif recense généralement un événement dont les conséquences humaines ont été jugées suffisamment importantes pour être signalées, souvent sans identifier précisément les zones submergées. Les différentes mesures d’une inondation ne sont donc pas nécessairement interchangeables lorsqu’on cherche à en analyser les effets.

Sept regards sur les inondations de 2012 au Nigeria

Les inondations de 2012 ont été parmi les catastrophes les plus destructrices qu’ait connues le Nigeria. Elles ont touché une grande partie du pays, déplacé plus d’un million de personnes et causé d’importants dégâts aux infrastructures, aux logements et à l’agriculture.

Nous utilisons cet événement comme étude de cas et mesurons l’exposition aux inondations de sept manières différentes. Trois mesures proviennent de la General Household Survey-Panel du Nigeria, qui comprend un échantillon représentatif des ménages à l’échelle nationale interrogés dans les mois suivant les inondations de 2012. Nous considérons les ménages ayant déclaré une inondation ayant entraîné une mauvaise récolte, ceux ayant déclaré des pertes de cultures dues aux inondations, et les communautés où des informateurs locaux bien renseignés ont signalé une inondation ayant causé des dommages.

Deux mesures spatiales proviennent du Dartmouth Flood Observatory (DFO). Les archives du DFO compilent des informations sur les inondations signalées par différentes sources et estiment les zones touchées par chaque événement ; la Global Flood Database affine ensuite ces zones à l’aide d’images satellitaires. Deux autres mesures spatiales — une carte associée au Post-Disaster Needs Assessment du Nigeria et le produit satellitaire de détection des inondations VIIRS — utilisent des images satellitaires pour cartographier plus largement les inondations au Nigeria en 2012. Nous combinons ces mesures avec des données de population et la localisation des ménages enquêtés afin de comparer les estimations de l’exposition des populations et des ménages.

Les différences sont frappantes. Selon le produit spatial et les données démographiques utilisés, la part estimée de la population nigériane exposée varie de moins de 0,1 % à 13 %. Parmi les ménages de l’enquête nationale, les estimations vont d’environ 2 % à 38 %.

Les mesures concordent également peu sur l’identité des ménages et des communautés exposés. Même des produits satellitaires reposant sur des principes globalement similaires identifient des zones inondées différentes. Les mesures issues des enquêtes divergent également, car leurs questions saisissent des expériences différentes : une communauté peut signaler une inondation dommageable alors qu’un ménage donné n’a perdu aucune culture ; inversement, un ménage peut déclarer des dégâts agricoles dus aux inondations dans une zone où un produit satellitaire ne détecte aucune submersion.

Nous examinons ensuite si ces différences entre mesures de l’exposition influencent l’estimation des effets des inondations sur les ménages nigérians. Nous combinons les différentes mesures avec des enquêtes réalisées avant et après les inondations afin d’étudier la production agricole pendant la saison touchée. Cette analyse est volontairement descriptive plutôt que causale, notamment parce que certaines mesures issues des enquêtes définissent en partie l’exposition à partir des dommages agricoles déclarés. La comparaison reste néanmoins instructive.

Les mesures satellitaires montrent généralement peu de signes de pertes agricoles moyennes chez les ménages vivant dans des communautés identifiées comme exposées. À l’inverse — et comme on pouvait s’y attendre compte tenu de leur définition — les mesures issues des enquêtes auprès des ménages montrent de fortes baisses de la production agricole par rapport à la saison précédant les inondations chez les ménages déclarant directement des pertes de cultures ou de récoltes dues aux inondations.

Combiner plusieurs sources permet aussi de distinguer différentes expériences au sein de zones globalement touchées. Les ménages qui déclarent des pertes agricoles directement liées aux inondations et vivent dans des communautés identifiées comme inondées par une source satellitaire connaissent des baisses particulièrement importantes de leur production agricole, plusieurs fois supérieures à celles estimées pour les ménages déclarant des pertes directes en dehors de ces communautés. À l’inverse, les ménages vivant dans des zones où une inondation est détectée mais ne déclarant pas de pertes agricoles directes ne présentent pas d’évolution systématique de leur production.

La leçon générale de cette étude de cas n’est donc pas que l’une de ces sept mesures serait universellement « correcte ». Elle est plutôt que différentes manières, toutes a priori raisonnables, d’observer une même catastrophe peuvent identifier des populations très différentes et orienter une analyse empirique dans des directions différentes.

Un point de départ pour un programme de recherche plus large

Ce projet a soulevé plusieurs questions que nous avons approfondies dans des travaux ultérieurs. La première concerne les conséquences économiques des inondations de 2012. Les rapports administratifs les classent parmi les pires catastrophes de l’histoire du Nigeria. Notre analyse corrélationnelle montre toutefois que les effets estimés peuvent dépendre fortement de la mesure d’inondation utilisée.

L’analyse présentée ici porte sur les effets agricoles à court terme et n’est pas conçue pour identifier les effets causaux ou à long terme de l’exposition aux inondations. Dans des travaux ultérieurs (disponibles dans un document de travail STEG), nous approfondissons cette question à l’aide d’un panel de ménages suivi sur une plus longue période et d’une stratégie empirique visant à identifier les effets causaux à long terme. Nous étudions comment l’exposition aux inondations de 2012 a affecté la consommation des ménages, la production agricole, la migration, le travail salarié et les stratégies de subsistance au cours des sept années suivantes. Nous constatons des baisses persistantes de la consommation et de la production agricole, mais peu d’éléments indiquant que les ménages se détournent largement de l’agriculture après le choc. Surtout, les conclusions concernant certaines réponses en matière de stratégies de subsistance dépendent de la mesure de l’exposition, selon qu’elle repose sur des déclarations d’enquête ou sur des données satellitaires.

Une deuxième question est plus fondamentale : pourquoi les différentes mesures d’inondation divergent-elles, et comment les chercheurs doivent-ils interpréter ces écarts ? La comparaison des sept mesures présentée ici en donne une première illustration. Dans nos travaux en cours, nous étudions plus systématiquement la mesure des inondations dans d’autres contextes et pour d’autres événements, à l’aide de données plus riches permettant de comprendre quand et pourquoi différentes approches identifient des lieux différents comme inondés.

Cette analyse des inondations de 2012 au Nigeria constitue ainsi un point de départ utile pour ce programme de recherche plus large. Elle montre que la mesure des inondations n’est pas simplement un détail technique à l’arrière-plan d’une analyse empirique. Dans ce cas, la comparaison de plusieurs mesures révèle une forte incertitude quant aux populations réellement exposées et au lien entre exposition et pertes économiques. Différents regards sur un même événement — depuis le terrain ou depuis le ciel — peuvent produire des images différentes de l’exposition et susciter des questions très différentes sur ce qui se passe ensuite.

Référence de l'article publié

Bangalore, M., McDermott, T.K.J. & Biscaye, P. Measuring Exposure and Vulnerability to Nigeria’s 2012 Floods: Views from the Ground and Views from the SkySpatial Demography Vol.14, N°16 (2026).