Florent Bresson
Maître de Conférences, HDR
CERDI-UCA-CNRS-IRD
La réduction des inégalités est souvent présentée comme un moyen privilégié de lutter contre la pauvreté (de Schutter, 2024). Pourtant, une même diminution des inégalités peut avoir des effets très différents sur la pauvreté. La réduction d’un indice d’inégalités ne suffit pas pour obtenir une baisse de la pauvreté ; il faut aussi que les gains de revenu bénéficient effectivement aux populations les plus pauvres.
Dans un article publié dans World Development, Florent Bresson propose une méthode pour mesurer la sensibilité de la pauvreté aux variations des inégalités, appliquée au cas brésilien entre 1981 et 2022.
Croissance et réduction des inégalités : comment faire reculer la pauvreté ?
Deux grands canaux sont identifiés pour la réduction de la pauvreté monétaire : l’augmentation du revenu moyen et la contraction des inégalités de revenus. Le premier explique la baisse de la pauvreté dans les pays en développement observée pendant plusieurs décennies. Du fait de son affaiblissement mécanique, la réduction des inégalités apparaît désormais indispensable pour prolonger cette dynamique.
La relation entre inégalités et pauvreté n’est toutefois pas mécanique. Deux pays présentant des distributions de revenus identiques peuvent connaître une même baisse d’un indice d’inégalités, mais des évolutions très différentes de la pauvreté.
Apprécier la sensibilité de la pauvreté aux inégalités
L’élasticité¹ de la pauvreté par rapport aux inégalités mesure la relation empirique entre ces deux phénomènes. Elle indique dans quelle proportion varie une mesure de pauvreté lorsqu’un indice d’inégalité augmente de 1 %, à revenu moyen constant.
Les méthodes d’estimation existantes (Kakwani, 1993 ; Bergstrom, 2022) souffrent de nombreuses limites : incapacité à estimer la valeur liée à une observation précise, dépendance à l’ampleur des variations des inégalités ou hypothèses restrictives sur le profil de la redistribution. La méthode développée dans l’article permet au contraire de reproduire toute transformation observée de la distribution relative des revenus, tout en contrôlant précisément la variation de l’indice de Gini, l’une des mesures d’inégalités les plus utilisées.
Une redistribution réellement favorable aux plus pauvres ?
Le signe de l’élasticité obtenue indique si inégalités et pauvreté ont toutes deux évolué dans un sens favorable. Sa valeur précise l’importance de la réponse de la pauvreté à l’évolution de la distribution relative des revenus. Elle ne permet toutefois pas d’évaluer directement le caractère pro-pauvre de la redistribution, car elle dépend aussi de la distribution initiale. Je propose pour cela deux approches complémentaires.
La première compare l’élasticité estimée à sa valeur sous deux scénarios extrêmes. Le premier envisage une convergence vers une distribution marginalement plus inégalitaire réduisant à zéro la part des plus pauvres dans le revenu total. Le second considère une même hausse du coefficient de Gini, mais maximise la part de revenu des plus pauvres.
La seconde approche compare l’élasticité observée avec celles qu’auraient produites sur la distribution initiale les évolutions effectivement observées à d’autres périodes ou dans d’autres contextes. Une valeur plus forte de l’élasticité par rapport aux valeurs contrefactuelles témoigne d’un caractère pro-pauvre plus marqué du processus d’évolution des inégalités.
Le Brésil, laboratoire des relations entre pauvreté et inégalités
La méthode est appliquée au Brésil sur la période 1981-2022. Un focus est mis sur la période 2003-2014, de l’arrivée au pouvoir de Luiz Inácio Lula da Silva au début de la crise politique et économique de la présidence de Dilma Rousseff, période marquée à la fois par une contraction marquée des inégalités et un recul fort de la pauvreté. L’amélioration du marché du travail, la réduction des écarts salariaux, la hausse du salaire minimum et le développement de programmes sociaux comme Bolsa Família ont accompagné cette transformation.
Les résultats montrent qu’une part croissante des variations de la pauvreté au Brésil est associée aux évolutions des inégalités. La sensibilité de la pauvreté aux inégalités a également fortement augmenté. Au seuil de pauvreté de 3,65 dollars par personne et par jour (PPA 2021), une baisse de 1 % de l’indice de Gini entre 2003 et 2014 était ainsi associée à une diminution de 3,18 % de l’incidence de pauvreté, contre 1,09 % entre 1981 et 1993, et 7,4 % entre 2019 et 2022.
Entre 2003 et 2014, une évolution favorable aux pauvres, mais pas aux plus pauvres
Les changements dans la distribution des revenus ont bien été favorables aux pauvres entre 2003 et 2014. Néanmoins, la distribution aurait pu évoluer de manière beaucoup plus favorable aux personnes en situation d’extrême pauvreté. Une part importante des bénéfices de la baisse des inégalités s’est en effet concentrée sur les personnes relativement moins pauvres, voire non pauvres. Comparativement, on observe une plus forte sensibilité de revenus des plus pauvres à l’évolution des inégalités sur les périodes qui ont suivi.
Entre 2003 et 2014, c’est donc plus l’ampleur de la baisse des inégalités que son caractère pro-pauvre qui ont permis, conjointement à l’augmentation du revenu moyen, les progrès remarquables du Brésil en matière de pauvreté.
Réduire les inégalités, mais en regardant qui en bénéficie
Ces résultats ne remettent pas en cause la pertinence de la réduction des inégalités dans la lutte contre la pauvreté. Ils montrent cependant qu’un objectif portant uniquement sur la baisse d’un indice d’inégalités est insuffisant. Le caractère pro-pauvre de cette baisse doit être apprécié.
L’enjeu n’est donc pas seulement de déterminer dans quelle mesure les inégalités diminuent, mais aussi qui bénéficie de cette évolution. Il faut mieux comprendre les circonstances dans lesquelles leur réduction constitue un levier efficace de lutte contre la pauvreté.
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¹ Une élasticité mesure la sensibilité d’une grandeur économique par rapport à une autre.
Référence de l’article
Florent Bresson, Assessing the sensitivity of poverty to inequality: A method and an application to Brazil, 1981–2022, World Development, vol. 208, 2026, article 107533.
Références bibliographiques
Bergstrom, K. (2022).
The role of income inequality for poverty reduction.
World Bank Economic Review, 36(3), 583–604.
De Schutter, O. (2024). Eradicating poverty beyond growth. Report A/HRC/56/61. United Nations.
Kakwani, N. (1993).
Poverty and economic growth with application to côte d’ivoire.
Review of Income & Wealth, 39(2), 121–139.
Illustration vignette © IRD - Daina Rechner