Communautés des femmes et égalité de genre

Publié le 21 décembre 2021 Mis à jour le 18 mars 2022
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le 21 décembre 2021

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Communautés des femmes et égalité de genre

Donner aux femmes les moyens de mettre à exécution leurs menaces, devrait, selon la théorie économique, donner plus de poids aux femmes dans leurs négociations avec les hommes. Nous montrons comment des communautés exclusivement féminines dans la Belgique médiévale - dites béguinages - ont permis de protéger les femmes. Nous constatons que, des siècles après leur fermeture, les villes où les béguinages s’étaient établis sont devenues plus égalitaires.

Au Moyen Âge, une femme avait deux choix : se marier ou devenir nonne. Or, dans certaines villes belges, une troisième option était offerte aux jeunes femmes : entrer dans le béguinage. Les béguinages étaient des communautés exclusivement féminines, à mi-chemin entre la vie séculaire et religieuse. Pour y être admise, une femme devait être célibataire et le rester tout le long de son séjour. Elle devait aussi avoir les moyens économiques d’assurer sa subsistance. Ainsi, la plupart des béguines travaillaient dans le secteur textile, du commerce, de l’enseignement ou de la santé. Un petit nombre d’entre elles étaient des filles de bonnes familles. Les femmes pouvaient rester dans le béguinage aussi longtemps qu'elles le souhaitaient et le quitter quand elles le voulaient.

Dans ce contexte, les béguinages offraient une alternative aux femmes qui ne souhaitaient pas se marier ni devenir nonne. Dans les négociations prénuptiales, les femmes habitant près d’un béguinage pouvaient menacer de rompre les négociations et d’entrer au béguinage si elles n‘obtenaient pas ce qu’elles souhaitaient. Ainsi, on peut supposer que dans les villes où il existait un béguinage, les femmes avaient davantage de pouvoir de négociation et obtenaient de meilleures conditions au moment du mariage. On peut penser également que les générations suivantes, socialisées dans un environnement plus égalitaire, ont reproduit ces comportements au fil du temps par un mécanisme de transmission culturelle du type Bisin et Verdier (2001).

Dans cet article, nous comparons le niveau d'égalité hommes-femmes au 19ème siècle entre les villes avec un béguinage et sans béguinage. Pour cela, nous nous aidons du recensement de la population belge de 1886 et utilisons l'écart dans le taux d'alphabétisation entre hommes et femmes pour mesurer le niveau d'égalité. Nos résultats montrent que les inégalités de genre étaient plus faibles dans les villes où il y avait un béguinage. D’autres indicateurs du pouvoir des femmes, tel que le nombre d’enfants par femmes, montrent des résultats similaires.

Pour vérifier que les effets que nous mesurons sont dus à la possibilité de se soustraire au mariage grâce aux béguinages et non pas aux caractéristiques des béguinages eux-mêmes, nous comparons les monastères pour femmes selon qu’ils étaient cloîtrés ou ouverts. L'intuition derrière cette analyse est simple : un monastère de type ouvert est une alternative acceptable à un mauvais mariage, alors que l’entrée dans un monastère cloîtré suppose une vraie dévotion En faisant cette comparaison, les résultats montrent qu'en effet, c’est l’option de sortie du mariage offerte par les monastères ouverts qui augmente le niveau d'égalité entre hommes et femmes.

Ensuite, nous considérons une implication de la théorie : si dans les villes avec un béguinage les femmes étaient en meilleure position pour rejeter un mauvais mariage, il devait y avoir moins de mariages dans ces villes et ils devaient être plus durables. Ainsi, nous comparons le nombre de mariages dans un échantillon de villes et constatons que, en accord avec la théorie, dans les villes avec béguinage il y avait moins de mariages.

Finalement, nous examinons ce qu’il se passe de nos jours pour montrer que les effets des béguinages sur l'égalité homme-femme ont perduré. Pour cela, nous exploitons deux types de données : le genre du bourgmestre et le nombre de divorces initiés par des femmes. En accord avec notre théorie, les résultats montrent qu’il est plus probable d'avoir une femme bourgmestre dans les villes avec un béguinage. En outre, les femmes montrent leur indépendance vis-à-vis des hommes en recourant plus fréquemment au divorce dans les villes avec un béguinage : ces villes enregistrent plus de divorces initiés par des femmes, tandis que le nombre de divorces initiés par les hommes est le même que dans les autres villes.

Notre article montre donc qu'une amélioration, même temporaire, des choix offerts aux femmes augmente leur pouvoir de négociation et que cela se reflète sur l’indicateur d'égalité homme-femme. Ainsi, un élément essentiel pour améliorer la situation des femmes est de leur offrir des mesures de protection qui leur permettent de refuser ce que la société leur impose.

Référence
Bisin, A. and Verider, T. (2001), "The Economics of Cultural Transmission and the Dynamics of Preferences", Journal of Economic Theory, 97-2, 298--319.