Publié le 11 février 2026 Mis à jour le 11 février 2026

Zoom sur la recherche


Pierre Biscaye
Chaire de Professeur Junior,
CERDI-UCA-CNRS-IRD


Le Tchad est l’un des pays les plus vulnérables au changement climatique. Avec la hausse des températures et une pluviométrie de plus en plus variable, les inondations dévastatrices sont passées d’une menace saisonnière à une crise nationale récurrente. Ce rapport analyse quinze ans de données pour identifier les zones les plus à risque. En combinant imagerie satellite et enquêtes auprès des ménages, la recherche met en lumière les lacunes de détection actuelle et l’impact réel sur les populations. Ces résultats aident le gouvernement tchadien et la Banque mondiale à perfectionner les programmes de filets sociaux pour acheminer l'aide d'urgence plus rapidement.

Une menace croissante dans un contexte fragile 

Le Tchad est confronté depuis longtemps à des défis environnementaux, mais l’ampleur des inondations récentes marque un tournant dangereux. Depuis 1980, près des trois quarts des inondations signalées dans le pays ont eu lieu au cours des 20 dernières années. Ce qui était autrefois une menace isolée est devenu une catastrophe nationale quasi annuelle. Les inondations de 2022 et 2024 ont été particulièrement catastrophiques, déplaçant des millions de personnes et causant des pertes économiques massives.

Si les fortes précipitations locales provoquent des inondations pluviales dans les zones arides à faible capacité d'absorption, la menace principale reste les inondations fluviales. Celles-ci surviennent lorsque les précipitations en amont font déborder les fleuves en aval, s’avérant plus destructrices en raison de la profondeur des eaux et de la forte densité de population près des réseaux fluviaux. Bien que la pluviométrie totale n'augmente pas, le changement climatique la rend plus erratique, avec des épisodes de pluies concentrées plus fréquents qui intensifient les risques d’inondation.

La vulnérabilité n'est pas seulement une question de géographie. Alors que les zones à haut risque n'augmenteront que de 6 % d'ici 2050, la croissance démographique fera plus que doubler le nombre de personnes exposées, passant de 4,2 à 9,9 millions (Rogers et al. 2025). La population jeune du Tchad se concentre de plus en plus dans les centres urbains comme N’Djamena ou dans les régions agricoles du Sud. Les nouveaux établissements urbains se situent souvent dans des zones à haut risque et bénéficient de peu de protection. Combinée à des infrastructures de drainage limitées et à une forte dépendance à l'agriculture de subsistance, la moindre montée des eaux peut déclencher un désastre. En 2024, environ 2 millions de personnes — soit 10 % de la population — ont été touchées, rappelant que le « scénario catastrophe » devient la nouvelle norme.

Identifier les points chauds d'inondation

L'un des principaux défis de la gestion des risques est le besoin fondamental de comprendre exactement où se trouve l'eau et qui elle frappe. L'identification des « points chauds » d'inondations récurrentes est essentielle pour cibler les programmes de protection sociale et d'infrastructure à long terme vers les régions les plus vulnérables.

Sur le terrain, les unités de secours d'urgence du gouvernement et les agences hydrométéorologiques collectent des données locales détaillées. Cependant, ces institutions font face à d'importantes contraintes de ressources pour surveiller les inondations sur le vaste territoire du Tchad. De plus, elles ne publient généralement pas de données granulaires et à haute fréquence sur l'incidence des inondations, ce qui rend difficile l'utilisation de ces sources pour la planification des interventions en temps réel.
 

Combler le manque de données grâce à la télédétection

Pour combler ce manque d'information, cette étude utilise l'archive VIIRS Flood Mapping (VFM) de la NOAA/George Mason University, qui héberge des cartes mondiales quotidiennes de détection des inondations à haute résolution basées sur l'imagerie satellite. La télédétection permet une détection granulaire, à faible coût et à haute fréquence à l'échelle nationale. Bien que puissantes, les mesures satellites ont des limites : l'imagerie optique ne peut pas voir à travers les nuages, les petites inondations peuvent être manquées par la végétation, et les algorithmes peinent parfois à distinguer les fluctuations saisonnières des inondations destructrices. Malgré ces contraintes, les données satellites sont très efficaces pour surveiller les zones agrégées où des inondations sont susceptibles de s'être produites, offrant un niveau de couverture que les rapports traditionnels ne peuvent égaler. En 2024, les satellites ont détecté des inondations sur environ 6 % de la surface terrestre du Tchad — un record.

Nous complétons ces mesures par une analyse des rapports d'inondation issus d'enquêtes géolocalisées auprès des ménages. Ces rapports indiquent où les ménages ont été touchés, plutôt que simplement là où une inondation a eu lieu. Une analyse des données de panel montre que l'exposition aux inondations augmente l'activité des entreprises non agricoles des ménages — une stratégie d'adaptation courante face aux chocs — et suggère une insécurité alimentaire accrue.

En 2024, près de la moitié des ménages ruraux dans 80 % des communautés échantillonnées ont déclaré avoir subi des chocs liés aux inondations. Cela souligne la concentration de la population dans les zones à haut risque, mais aussi la manière dont la télédétection peut ne pas capturer toute l'étendue des impacts locaux. D'un autre côté, la détection satellite peut être très précise : nous constatons que l'analyse de la densité des inondations détectées peut identifier plus de 80 % des communautés où les ménages ont signalé des chocs dans les enquêtes.

Vers un filet social adaptatif 

L'objectif ultime est de transformer ces données en actions. Les conclusions informent directement le Projet de filets sociaux adaptatifs et productifs au Tchad, dans le cadre du programme plus large du Programme de protection sociale adaptative du Sahel de la Banque mondiale. Ce partenariat avec le gouvernement tchadien vise à déclencher des transferts monétaires d'urgence dès qu'une inondation est détectée. La télédétection, en fournissant des preuves immédiates avant même la fin des évaluations au sol, offre un mécanisme puissant pour automatiser le soutien d'urgence.

En identifiant les points chauds et les méthodes de détection en temps réel, ce rapport contribue à moderniser la protection sociale, passant d'une aide réactive à un filet de sécurité proactif et adaptatif. Alors que le changement climatique continue d'affecter les conditions météorologiques et que la population exposée croît rapidement, la capacité à prédire et à répondre aux inondations avec précision sera la clé pour transformer une catastrophe potentielle en un choc gérable.
 

Référence du document

Biscaye, P.E. (2026). Analysis of the Frequency and Impacts of Flooding in Chad. SASPP Technical Paper Series. Washington, DC: World Bank Group.

Références bibliographiques

Rogers, J. S. et al. (2025). The role of climate and population change in global flood exposure and vulnerability. Nature Communications, 16 (1), 1287.